Nanen Panmunjom-hae kadawasupnida!*
Le 6 août 1945, Little Boy, la première bombe atomique de l’Histoire s’abat sur Hiroshima semant terreur et dévastation sur son passage et provoquant la mort instantanée de 70 000 personnes. Fat Man en fera de même trois jours plus tard à Nagasaki. La Seconde Guerre Mondiale s’achève. L’Empire du Soleil Levant est anéanti. Une domination nippone de plus de 30 ans s’achève sur le Pays du Matin Calme. Mais immédiatement, une domination succède à une autre et les Alliés s’emparent de la « zone libre ». Un partage du contrôle des territoires est établi : les Russes occuperont le nord, les Américains le sud, le 38e parallèle nord en guise de frontière. En 1947, les Américains portent la question coréenne devant les Nations-Unies qui décident d’y organiser des élections libres. Un vent nouveau, démocratique, souffle alors sur la Corée. Mais tous les espoirs sont anéantis par les Russes qui, par crainte d’une manipulation américaine, organise le boycott des élections. La discorde entre les deux puissances mondiales, au plus fort de la Guerre Froide, marque le début de la fracture coréenne. Deux élections sont organisées. Au nord, le secrétaire général du Parti du Travail nord-coréen et fervent résistant à l’occupant japonais, Kim Il-sung l’emporte. Au sud, les Etats-Unis portent au pouvoir le patriarche nationaliste et anticommuniste Syngman Rhee.
Le 25 juin 1950, Kim Il-sung lance l’Armée populaire au sud du 38e parallèle déclenchant ainsi la Guerre de Corée, une Troisième Guerre Mondiale ne disant pas son nom. S’en suit alors trois ans de tueries ininterrompues (environ 3 millions de morts et 7 millions de disparus) et de bavures comme le massacre des civils perpétrés par les Américains à No Gun Ri (aucune excuse officielle à ce jour). L’armée nord-coréenne, très bien préparée, équipée et plus forte numériquement détient l’avantage jusqu’en 1950 et parvient à provoquer la déroute de l’armée sud-coréenne et américaine, obligée de se retrancher à l’extrême sud du pays. Puis le général Mac Arthur débarque à Incheon sous l’égide des Nations Unies, avec pas moins de quinze pays aux côtés des Américains et Sud-coréens dont un bataillon français d’un peu plus d’un millier d’hommes. Mao décide alors de venir au secours des camarades nord-coréens et envoie un bataillon de « volontaires ». La différence est subtile et pourtant essentielle. Si les armées étaient venues en leur nom propre la Troisième Guerre Mondiale aurait été déclarée.
Après de nombreux pourparlers et le limogeage de Mac Arthur qui voulait envoyer une troisième bombe nucléaire sur la Mandchourie pour obtenir le retrait chinois, un accord est finalement trouvé à Panmunjom, un petit village à la frontière et le statut quo d’auparavant est rétablie à travers la zone démilitarisée – DMZ – de 4 km de large et 250 km de long. Le temps s’est alors arrêté à Panmunjom. Tandis que le sud a dévelopé son économie à un rythme frénétique au prix d’un processus de démocratisation lent et douloureux, freinée maintes fois par les diverses dictatures militaires qui se sont succédées, le Nord s’est refermé sur lui-même et le régime s’est durci autour de l’idéologie du Juche proclamée par la dynastie communiste Kim, père et fils. La descente aux enfers de l’économie nord-coréenne (PIB actuel proche de celui du Soudan) provoquée par la chute de l’URSS et la terrible famine de 1997 a cependant contraint le Cher Leader à ouvrir les portes de son royaume à l’aide humanitaire et à un début de coopération nord-sud (sunshine policy et coopération économique de Kaesung).
Cinquante-cinq ans plus tard, en ce jour du 20 mars 2008, rien n’a changé. Ainsi, pour info, j’effectue ma 3e année dans un pays encore en guerre aux yeux de la communauté internationale. A l’image du célèbre extrait du film JSA de Park Chan Wook, les soldats nord et sud coréens se succèdent toujours sur la zone démilitarisée au rythme des différents services militaires dans un face à face et une intimidation perpétuelle.
C’est ce spectacle qu’il m’a été donné d’observer aujourd’hui même lors d’une excursion sous haute escorte militaire, possible grâce à ma nationalité française. En effet, les Sud-coréens, Russes et Chinois, par exemple, ne peuvent se rendre à Panmunjom.
Une fois à l’extérieur de Séoul, le paysage se couvre peu à peu de fil barbelé. Après un premier contrôle des passeports (trois autres suivront au cours de la journée) le bus s’engage dans un slalom sans fin entre les barrières de sécurité pour arriver au lieu de notre premier arrêt où nous avons eu droit à un rappel sur la Guerre de Corée et à un briefing sur les règles de la DMZ : pas de vêtements négligés ou provocateurs, ne jamais pointer du doigts ou saluer les soldats Nord-coréens. Il nous a aussi fallu signer un papier acceptant la déclinaison de toute responsabilité des forces sud-coréennes et des Nations Unies au cas où l’envie prendrait les Nords-coréens de nous tirer dessus… Je vous rassure, le rique était quand même très faible !
Un premier monument à l’effigie des Nations avec tous les drapeaux des pays ayant participé à la guerre (une partie d’eux seulement sur la photo).
Et c’est parti pour Panmunjom ! La salle des négociations tout d’abord où a été signé l’armistice. La pièce est coupée en deux, et la frontière s’étend même à la table des négociations (ligne des microphones). Ainsi, si l’on se rend au fond de la pièce on est en Corée du Nord !
Puis, du haut d’une jolie pagode, nous pouvons observer nos amis les Nord-cocos...
... ainsi que le village de Propagande (la chose ne fonctionnant pas des masses, il s’agit aujourd’hui d’un simple village comme il en existe plusieurs sur la zone, destiné à l’agriculture) dominé par une très haute tour d’où flotte le drapeau nord-coréen et le pont de non-retour, un passage entre les deux Corée qui, en 1953, servait essentiellement à l'échange de prisonniers.
Il s’agissait de la zone la plus intéressante et la plus riche en émotion où l’on peut encore sentir toutes les tensions qui règne encore de nos jours entre les deux frères ennemis. Malheureusement, les groupes de touristes se succèdant à un rythme soutenu nous n’y sommes passés qu’au pas de course.
Nous nous sommes rendus à un autre observatoire puis dans la zone sud avec passage incontournable dans la boutique souvenir… Amis du bon goût, bonjour ! Parmi les uniformes pour enfants et les vrais faux bouts de fers barbelés de la frontière on pouvait trouver des boissons dont le moyen de paiement m’a amusé ! Imaginez un peu la chose à Paris !
Le pont de la liberté, pour la réunification des deux Corée et deux ponts dans le lointain, un détruit et un tout neuf, stigmates de la guerre.
Puis après un très bon bulgogi (cf : la soirée coréenne que j’organiserai à Rennes pour en savoir plus sur la chose ;), nous nous sommes rendus dans la troisième tunnel après visionnage obligatoire d’un petit film de propagande versant dans le pathos (une petite fille coréenne en robe blanche salie pleure en amrchant au bord des fils de fer barbelés sur fond d’explosion et de musique mélancolique).
Ce tunnel est la troisième tentative nord-coréenne pour s’infiltrer au sud et découvert en 1978. Long de 1635m, il permettrait de faire passer dix mille soldats armés en une heure. Un grand bravo à mon Papa pour être allé au bout de la chose et en être revenu car cela descendait beaucoup et ce n’était pas bien haut ! Une petite photo volée du bout où on était sensé voir des Nord-coréens…
Et puis nous avons fini la journée par un petit tour du côté de la gare du Gyeongui reliant le sud au nord mais par où ne transite à l’heure actuelle que des marchandises. Le train a été inauguré par Mister Bush en personne. C’est quand même dingue de pouvoir se dire que, techniquement, on pourrait faire Paris-Séoul en train !
*Je suis un Panmunjomois ! Dans un monde idéal, Obama pourrait prononcer cette phrasse d’ici quelques années, lors de la réunification coréenne sous les exclamations de milliers de Coréens enthousiastes.
Mais le monde n’est pas idéal et « après la crise économique de 1997, les Coréens du Sud n’ont aucune intention d’avoir à supporter un pays 46 fois plus pauvre que le leur ! Surtout après avoir calculé le prix que les Allemands de l’ouest ont eu à payer pour leur réunification… C’est pas demain la veille qu’ils vont vous inviter à passer de l’autre côté ! Surtout que la jeune génération (contrairement à celle qui avait encore de la famille au nord) n’a aucune envie de sacrifier son confort matériel pour accueillir une déferlante de chômeurs complètement largués ! » Extrait de Pyongyang, une BD formidable de Guy Delisle sur laquelle je reviendrai plus longuement dans un prochain article.